La depression majeure

En 1976…

Attribuable à mille et un maux, du déséquilibre biliaire que suggéraient nos Ancêtres grecs à un profond problème existentiel qu’évoquent les analystes freudiens, le terme « trouble dépressif majeur » circulait en 1976. La nouvelle « appellation » désignait un ensemble de symptômes auxquels était rattachée une variété de causes biologiques, psychologiques et sociales ainsi que diverses thérapies. Thérapie verbale, thérapie électroconvulsive et support social formaient un ensemble d’approches reconnues, pour faire face à la dépression, qui reposait fondamentalement sur des théories différentes quant aux sources de la maladie. À la suite d’observations résultant d’essais cliniques mettant en jeu des substances chimiques, le modèle biologique, qui se profilait dans les années 1950 voulant que la dépression soit due au déséquilibre chimique des neurotransmetteurs du cerveau, s’est imposé au milieu des années 1970. « Toutefois, il n’existait alors aucune théorie cohésive ou globale pouvant expliquer le mécanisme déclenché par les antidépresseurs », explique le Dr Pierre Blier, sommité mondiale dans le domaine de la dépression, et titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en psychopharmacologie. « Cela représentait sans doute la plus grande faille dans le savoir acquis des années 1970 ».

Aujourd’hui…

Nous comprenons mieux la dépression, mais la nature exacte et les causes de la maladie demeurent l’objet de fervents débats pendant que les nouvelles avenues de la recherche ébranlent nos hypothèses. Toutefois, certaines évidences mises en lumière par les neurosciences, la génétique et l’investigation clinique tendent à démontrer que la dépression est un trouble du cerveau. « À mon avis, réaliser qu’il n’existe aucune panacée pour contrer la dépression est déjà une solide avance, explique le Dr Blier. » De récentes études neurologiques ont démontré que tous les systèmes importants de régulation des humeurs mentaux sont interconnectés. Le renforcement par l’administration d’un produit pharmaceutique de l’un des systèmes, de la sérotonine par exemple, va affaiblir un autre système, la dopamine par exemple.

Ainsi, la tendance actuelle est d’intensifier le traitement des gens qui souffrent de dépression majeure en combinant les thérapies dès le début. « L’approche thérapeutique consistant à administrer une médication multiple est répandue pour presque toutes les maladies », déclare Blier. « Mais en psychiatrie, nous en sommes toujours à briser les frontières. »

Au cours des 30 dernières années, les chercheurs ont passablement acquis de connaissance sur l’impact de la psychothérapie sur le cerveau. Les études faites à partir de balayages cérébraux ont révélé que la thérapie cognitivo-comportementale peut modifier positivement les mêmes zones du cerveau que les antidépresseurs commerciaux. De plus, aussi étonnant que cela puisse être, ces études révèlent que les changements neurologiques obtenus en psychothérapie persistent sur une grande période même en l’absence de substances pharmacologiques.

Demain…

La dépression compte parmi les maladies débilitantes les plus répandues au Canada. Plus de un million de Canadiens sont actuellement en prise avec la dépression majeure; des recherches novatrices et des soins thérapeutiques contre la dépression sont grandement attendus.

Alors que la plupart des gens souffrant de dépression répondent favorablement aux approches thérapeutiques pharmacologiques ou psychothérapeutiques, ou bien qu’ils guérissent simplement de façon naturelle, un grand nombre d’individus ne manifestent aucune réponse adéquate aux traitements. Pour ces patients, le travail de chercheurs, comme le Dr Blier, sur la stimulation du nerf vague (SNV) ou la Dre Helen Mayberg sur la stimulation cérébrale profonde (SCP), à l’université d’Emory, aux États-Unis, suscite de grands espoirs. Que ce soit en désactivant certaines zones hyperactives ou en activant ces zones inertes du système nerveux central qui contribuent à la dépression, ces traitements expérimentaux peuvent alléger les symptômes des gens résistants aux antidépresseurs par le biais de stimulation électrique directe. La mise au point de substances pharmacologiques pouvant accélérer la création de nouvelles neurones dans des zones spécifiques du cerveau et faciliter la formation de nouvelles connections entres les neurones à travers tout le cerveau est aussi un travail en cours à l’étape préliminaire de son exécution.

« La dépression est sans contredit un trouble d’une grande complexité, mais chaque jour nous découvrons un morceau, une pièce, du puzzle », affirme Blier.